Témoignage personnel

Lorsque le besoin de justice nous fait souffrir

La justice est un désir viscéral émanant du coeur des êtres humains. Portrait de Kevin.
En souvenir de toi, Kevin… Mon Champion 😉
Crédit : Le journal d’Anathalie

La justice est un désir viscéral émanant du cœur des êtres humains. Lorsqu’une personne s’en prend à nous ou à une personne qui nous est chère, nous réclamons la justice pour la faute qui a été commise. Pourtant, la vie est injustice et nous recevons rarement une compensation pour les torts que nous avons subits. Qu’arrive-t-il lorsque le besoin de justice nous retient prisonniers de la faute commise, du passé ou de notre agresseur et que ce besoin nous fait beaucoup plus souffrir que le méfait lui-même ?

Quand le besoin de justice devient une obsession

La nuit était tombée et je déambulais seule dans les rues citadines éclairées par les lumières ambrées des lampadaires défectueux. Une demi-douzaine d’hommes, tout de noir vêtus et armés de poignards ou de petits couteaux s’approchèrent de moi. Ils m’entouraient en avançant d’un air menaçant. Je savais qu’ils voulaient s’en prendre à ma vie. Je ne pouvais voir aucun de leur visage, uniquement des silhouettes sombres sous de grandes capuches noires. Ils chahutaient des obscénités, mais je n’avais pas peur. J’ai hurlé à celui qui semblait être le chef de la bande et qui se trouvait devant moi :

« Quoi ?! Tu veux me tuer ! Tu veux m’ôter la vie comme tu l’as fait pour Kevin. Vas-y, approche-toi ! Penses-tu vraiment que j’ai peur de toi ?! Je n’ai rien à perdre. Allez, approche ! Enfonce-moi ce poignard dans le cœur. Sache que tes mains resteront à jamais tachées de mon sang. La terre te demandera compte pour mon sang qu’elle aura dû avaler par ta faute et vous serez maudit, ta famille et toi. Fais ce que tu as à faire pour que je puisse te hanter jusqu’après ta mort et que Dieu me rende justice ! »

Mon cœur battait à toute allure. Je les voyais reculer un par un, mais le chef de la bande ne bougeait pas. Il serrait les poings en hésitant à agir. Soudainement, j’avais un pistolet à la main. Alors que je m’apprêtais à pointer mon arme vers une cible (c’était lui ou ma tempe, je n’avais pas encore décidé) je me suis réveillée en sursaut, mon corps et mes draps étaient complètement trempés de sueur.

L’injustice, le deuil et la dépression

Presque toutes les nuits depuis la mort de Kevin, je faisais des cauchemars où je tuais des hommes méchants par arme blanche ou par arme à feu. Parfois je mettais mes adversaires à terre à coup de poing et à coups de pied. Je dormais peu, mais à chaque fois que je parvenais à m’endormir, mes rêves devenaient de plus en plus violents. C’est comme si je cherchais dans mes rêves à rendre justice non seulement pour Kevin, mais aussi pour toutes les autres injustices que j’avais pu subir au cours des dernières années.

À peine quelques semaines après le drame, une conductrice s’était mise à envoyer des projectiles sans raison sur mon véhicule alors que je rentrais du bureau. Malgré la plainte que j’avais ouverte auprès des policiers ainsi que l’appui d’un autre automobiliste qui avait été témoin de la scène, les méchants s’en étaient encore tirés. Une fois de plus, la justice n’a pas été rendue.

Suivant ces évènements déstabilisants, mon âme était toute agitée alors que j’étais encore aux prises avec des troubles dépressifs. Pourtant, ma sœur et moi étions plongées dans les préparatifs des funérailles et je n’arrivais pas encore à faire le deuil de mon neveu avec qui nous commencions à peine à nouer des liens, la famille Jean-Charles et moi.

Kevin et Papy, Janvier 2018
Crédit : Le journal d’Anathalie

L’agression de Kevin

Kevin était le fils cadet d’un de mes grands frères. Sa sœur et lui ont grandi auprès de leur arrière-grand-mère maternelle et nous avions peu de contact avec eux jusqu’à leur majorité. La fin de semaine de Pâque 2018, deux jours après avoir célébré en famille le vingt-cinquième anniversaire de sa sœur aînée, une bande de brigands l’a poignardé et laissé pour mort dans un quartier industriel de l’est de l’île alors qu’il se rendait à son foyer vers 21 h.

Les secours sont arrivés sur les lieux du crime une vingtaine de minutes après avoir reçu l’appel inespéré d’un citoyen qui croyait avoir croisé un ivrogne qui s’était effondré sur la chaussée. Ce sont les policiers qui ont constaté le corps inanimé de mon neveu gisant sous la pluie battante et qui ont tenté les premières manœuvres de réanimation. Ils estimaient que le temps écoulé entre l’agression et l’appel du citoyen était d’au moins une vingtaine de minutes. Malgré tout, ils ont réussi à ranimer son cœur non pas une fois, ni deux fois, mais bien quatre fois en douze heures ce qui est extrêmement difficile pour l’organe abimé.

Le cauchemar commence

C’était le milieu de la nuit du jeudi au vendredi Saint lorsque j’ai été réveillée par le coup de fil de ma grande sœur qui m’annonçait la mauvaise nouvelle. J’avais l’impression de vivre un cauchemar éveillé. Elle ne cessait de me dire, « Prie, prie ! », mais je ne réalisais pas ce qui était en train de se produire. Je ne savais pas ce que je devais demander à Dieu, ni comment m’y prendre. Les seuls mots que j’ai pu articuler à ce moment-là furent : « Il ne peut pas partir maintenant, il ne Te connaît pas, il ne peut pas partir maintenant. » Sans tarder, je me suis rendue à l’unité des soins intensifs où l’une de mes sœurs, mes frères et ma nièce attendaient de recevoir le pronostic des médecins concernant les possibilités de survie de Kevin.

C’était une épreuve intense de foi, de gestion des émotions et de sobriété… Je parle de sobriété parce que je crois que lorsque le stress atteint son paroxysme, tout ce dont on a envie c’est de décompresser par tous les moyens imaginables, mais mieux vaut garder l’esprit vif et éviter toutes substances qui pourraient nuire à notre jugement. Ce fut une expérience cauchemardesque et surréaliste… Bref ! nous étions tous au bout de ce que nous pouvions supporter dans un aussi court laps de temps. Nous avions mobilisé tout notre réseau de prière pour que Kevin démente les statistiques et qu’il vive. Les prières affluaient de partout, des réseaux sociaux, du téléphone, des cellules familiales, des églises, des États-Unis et de la France, tous les cœurs étaient unis pour la survie de Kevin. Un pasteur de l’église La Chapelle s’est même déplacé afin de nous soutenir spirituellement dans l’attente.

Vendredi Saint, le miracle se produit

Après avoir passé douze heures aux soins intensifs, je suis rentrée à la maison pour me reposer un peu. C’était vraiment étrange : j’étais physiquement épuisée, mais l’adrénaline était si élevée que je n’arrivais ni à dormir ni à manger. Aussi, j’étais persuadée que je devais demeurer à jeun pour affronter cette épreuve spirituellement. C’est comme si je voulais mettre en place les conditions parfaites pour communiquer efficacement avec Dieu pour Kevin.

Vers 15 h, comme j’étais couchée et que je n’arrivais toujours pas à trouver le sommeil, je reçus un texto de ma plus jeune sœur me disant que Kevin avait ouvert les yeux. Ma première réponse fut teintée de scepticisme : oui, les mouvements involontaires sont fréquents chez les patients comateux. Quelques minutes plus tard, elle me répond :

– Il communique avec sa mère. Les policiers veulent lui poser des questions.

Il parle ?!!

Je n’en revenais tout simplement pas ! À vrai dire, il était intubé donc non, il ne parlait pas, mais il comprenait tout ce qui se passait autour de lui, il reconnaissait tout le monde et il arrivait à communiquer. Après quatre réanimations et un cerveau non oxygéné pendant au moins quarante-cinq minutes, il s’était réveillé ! J’étais tellement surprise que je ne parvenais pas à remercier Dieu. Comme Thomas, le disciple de Jésus, j’étais incrédule. Il fallait que je le voie de mes yeux. De retour à l’hôpital, les médecins m’avaient permis de passer quelques minutes auprès de lui. Il était alerte et il semblait me reconnaître.

Le calme avant la tempête

Quel soulagement ! Dieu nous avait exaucés ! Il n’était pas sorti d’affaire, mais il était revenu parmi nous. Vendredi saint me rappelle maintenant deux événements heureux : le retour à la vie de mon neveu et la crucifixion de Jésus qui rétablit le lien entre Dieu le Père et moi.

Malheureusement pour nous tous, ce n’était que le calme avant la tempête. Il y eut plusieurs complications pendant les heures qui suivirent. Le samedi après-midi, on a dû transférer Kevin à un autre hôpital mieux adapté à ses besoins. En soirée, la situation semblant se stabiliser, nous sommes rentrés à nos domiciles respectifs laissant ma nièce, son père et sa mère à son chevet.

Dimanche de Pâque, il est parti

Alors que je m’apprêtais à franchir la porte pour me rendre à l’église, j’ai reçu un message m’informant qu’il fallait que je me rende d’urgence à l’hôpital. À mon arrivée, la famille était réunie dans une petite pièce avec les chirurgiens et les médecins qui s’occupaient de Kevin. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. On nous informait que si le cœur de Kevin s’arrêtait à nouveau, avec notre permission, l’équipe ne tenterait plus aucune manœuvre de réanimation et que nous devions commencer à lui dire au revoir.

Kevin nous a quittés vers 15 h de l’après-midi. Nous étions plus d’une quarantaine de personnes réunies autour de son lit pour l’accompagner pour son dernier voyage. Il y avait même des personnes au bout du fil qui priaient pour son salut et pour la famille. C’était vraiment beau et déchirant à voir. Tant d’amour pour un jeune homme de 23 ans qui avait tant à vivre et qui devait partir…

Besoin de sens et de justice

Tout au long des préparatifs pour les funérailles, je ne cessais de me dire que tout ça n’avait aucun sens. Pourquoi était-il revenu s’il devait mourir ? Pourquoi lui et pas moi ? Pour quelles raisons devait-il partir aussi jeune ? Qu’est-ce qui justifiait qu’on lui ôte la vie ? Le jour, je me questionnais et la nuit je réclamais justice violemment dans mes cauchemars. Finalement, j’en ai discuté avec le pasteur célébrant, celui qui nous avait accompagnés spirituellement à l’hôpital. Nous avons prié ensemble et j’ai pu me montrer forte pour mon frère et pour mes neveux afin de les soutenir dans l’épreuve à mon tour.

Dieu est Justice et Amour

Il y a quelques jours, je me suis mise à méditer sur le verset 17 du premier chapitre de la lettre de Paul aux Romains. Il écrit :

Parce qu’en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit : Le juste vivra par la foi.

Rom 1 : 17

Dans le contexte de la lettre, Paul nous dit que la justice de Dieu est révélée par l’Évangile de Christ. En d’autres termes, ce qu’il nous explique c’est que l’histoire du Salut de l’humanité par la mort de Jésus (l’Évangile) nous montre l’Amour et la Justice de Dieu envers nous. Cela implique plusieurs choses pour nous aujourd’hui. En voici trois :

  1. Dieu est Justice et Amour
  2. Si nous demandons justice pour le mal qui nous a été fait, nous devons aussi accepter de recevoir la punition pour nos propres fautes
  3. Nous avons déjà reçu la justice de Dieu

Dieu est Juste

Et c’est à cause de la justice qui émane de Son caractère que la faute de l’humanité devait être payée à tout prix. Parce qu’Il nous aime d’un Amour Extravagant, Il a accepté de prendre la forme d’un homme, de porter le péché de tous les êtres humains et de payer le prix de leurs fautes, à leur place, en mourant sur la croix pour que nous puissions tous être justifiés. Aujourd’hui, si nous croyons que Dieu est venu, qu’Il a vécu parmi nous, qu’Il a souffert et qu’Il est mort, nous sommes justifiés.

La loi du Talion : œil pour œil, dent pour dent

Dieu est Juste mais nous ne le sommes pas… À moins de croire qu’Il nous a justifiés par Sa mort à la croix. Cela étant dit, sur cette terre, nous commettons le mal autant que nous le subissons. Dans Sa Justice, si nous choisissons de vivre selon la loi du Talion, nous devons aussi accepter de recevoir le châtiment de nos propres fautes. Mais pourquoi le ferions-nous puisque Jésus a déjà tout payé ? Mes fautes, les tiennes et celles des autres aussi. Il a payé pour tout le monde à travers les siècles passés, présents et à venir… Même pour Hitler ! Il ne suffit que de recevoir Sa Justice, Son Amour, et Son Pardon par la foi. En y croyant, nous recevons la justice de Dieu par la foi et nous vivons par elle. Nous ne pouvons donc plus réclamer à notre offenseur de nous remettre un œil pour un œil ou une vie pour une autre.

La justice et le pardon

Cela veut-il dire que nous devons renoncer à poursuivre nos agresseurs en justice ou que nous devons oublier ? Non, la justification de Dieu efface la faute, mais nous devons tout de même subir les conséquences de nos actes qu’ils soient bons ou mauvais. Aussi, je n’oublie pas Kevin ni ses agresseurs. Je les ai pardonnés, mais je continue de croire qu’ils doivent comparaître devant les tribunaux parce que nous vivons dans un état de droits qui considère le meurtre comme un acte criminel étant passible d’une peine d’emprisonnement. Ce n’est pas parce que nous recevons la justice divine que nous devons renoncer à la justice institutionnelle.

Le pardon que j’ai accordé aux agresseurs de Kevin consiste à renoncer à toute forme d’amertume, d’animosité et à toute colère contre eux en laissant l’Esprit de Dieu agir en moi pour me guérir et me permettre d’avancer (Ep 4 : 30-31). Je vous invite à écouter l’enseignement du Pasteur David Pothier sur ce qu’est le pardon pour mieux comprendre ma démarche.

Une prière pour toi maintenant…

Papa, je Te prie spécialement pour cette personne qui lit ce texte aujourd’hui et qui vit de la colère, de la douleur, de l’amertume, du ressentiment, de l’anxiété, de la dépression, des troubles de l’humeur ou toute forme de souffrance reliée à une injustice qui lui a été faite ou à un événement traumatique qu’elle a subi. Je Te prie par Ton Amour de la prendre dans Tes bras, de la consoler et de la libérer de son emprisonnement mental, physique et spirituel. Je crois que Tu es le Dieu de Justice et que Tu souffres avec nous lorsque nous passons par des moments douloureux. Je crois que Ta Justice est parfaite, que nous l’avons déjà reçue par la mort de Ton Fils Jésus à la croix et que lorsque nous serons réunis près de Toi, nous pourrons pleinement bénéficier de celle-ci. Garde cette personne près de Toi, Papa et guide-la dans le chemin qui mène à la restauration complète de son cœur. Au nom de Jésus je T’ai prié ainsi. Amen !

About Author

Du plus loin qu’elle se souvienne, Anathalie a toujours aimé Dieu. Malgré les chemins tortueux qu’elle a empruntés, Il est demeuré fidèle et ne l’a jamais laissé tomber. Anathalie a grandi dans une petite église méthodiste libre de la communauté haïtienne de Montréal où ses parents étaient impliqués dans le ministère ecclésiastique. Dès un très jeune âge, elle donne sa vie au Seigneur et s’implique à son tour pour l’avancement d l’œuvre de Dieu. Depuis juin 2014, elle fréquente l’église La Chapelle à Montréal où elle met ses dons, ses talents et son expérience au service de l’équipe des opérations et de l’équipe d’accompagnement spirituel de l’église. En 2018, elle entame des études en théologie dans le but de devenir aumônière et de venir en aide aux personnes qui souffrent. « On dit de moi que je suis une femme passionnée, créative, réservée et déterminée. J’ai la dent sucrée, je suis parfois dans la lune, j’aime les vieux films et les feuilletons français et je déteste les pieds… Mais vraiment là! »

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