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La marque rouge

Libre et enchaînée.

Libre et enchaînée.

Delphine est née avec une marque rouge sur son épaule gauche. Cette marque a dominé toute sa vie. Composition de l'image : Anathalie Jean-Charles

Delphine est née avec une marque rouge sur son épaule gauche. Cette marque a dominé toute sa vie. Patatrak! Un évènement inattendu affectera le reste de son existence à jamais.

La tyrannie de la marque rouge

Je l’observe. Je la scrute. Je l’analyse, cette marque sur mon épaule. Sa couleur, sa forme, sa texture… à la fois précise et indéfinie, son aspect distinctif ne revêt aucun sens particulier. Ce stigmate est l’énigme de mon existence, le mystère de ma vie. Son rouge écarlate sur ma peau brune luit comme une enseigne en néon sur la façade d’une boîte de nuit d’un quartier paumé.

Je suis sortie du sein maternel estampillée, telle une bête de somme, d’un sceau dont la composition rappelle le marquage au fer. Qui eût cru que l’on puisse être marqué au fer rouge dès sa conception ? J’ai été vouée au dédain de mes paires et à la superstition de mes proches avant d’avoir inspiré mon premier souffle. On a dit de moi que le diable a posé ses lèvres sur mon épaule gauche. Bien sûr, la gauche est démoniaque. « Encore heureux qu’il ne l’ait pas embrassé au visage, cette petite ! Quel gâchis pour cette si jolie frimousse ! » Ma mère rétorquait-elle avec sarcasme aux médisants. Certains prétendaient que le diable m’épargnerait un temps, mais qu’il reviendrait éventuellement me réclamer. Mon père me disait que j’étais belle et que c’était les anges qui m’avaient déposée sur le paillasson de leur porte. J’aperçois encore la lueur de ses yeux scintiller en me regardant. Encore aurait-il fallu que je puisse me voir à la lunette de ses yeux afin que je puisse me trouver ne serait-ce que physiquement acceptable. Or, enfant, on me pointait du doigt, et adolescente, on me tournait froidement le dos. Regrettablement, j’ai ramassé les lentilles d’autrui au passage de ma vie et ce sont elles que je porte sur mes pupilles. Dans leurs regards, je ne suis qu’une bête de foire.

Suppôt de Satan, Lilith, Démone, « Weirdo », Galeuse, Piège à sangsue et mon préféré : « Supernase ». Ceci n’est qu’un infime inventaire des railleries que j’ai dû apprendre à encaisser. On a fusionné la marque à ma personnalité. On me surnomme après elle, je suis elle et elle est moi. Et puisse qu’il faille nommer les choses, nommons-les : c’est la marque rouge, tout simplement. Aussi banal que cela puisse paraître, j’ai vainement tenté de me dissocier de l’emprise qu’elle a toujours eue sur moi en ne lui accordant ni de nom propre ni de titre, juste une description insipide. En concéder davantage lui conférerait encore plus d’autorité sur ma vie.

Tel un dictateur, elle a tout régenté : mes habits, mes loisirs, mes amis et plus tard mon lieu de résidence : j’ai vécu à Chicoutimi, au Saguenay, là où l’on porte une petite veste même en été. Parfait pour camoufler cette bizarrerie dorsale. D’une main de maître, la marque rouge s’est arrogé la gouvernance de mon existence par un putsch psychologique, soumettant ma volonté à la sienne. C’est donc en signe de protestation que je la nomme, sans la nommer.

Je l’examine :

Semblable au « S » arborant la poitrine de Kal-El, elle siège sur l’ébène de ma peau comme une limace cachée dans sa coquille qui aurait élu domicile sur la paroi d’un cabanon en bois, un soir d’été. Toutefois, l’automne venu elle ne s’en ira pas. Elle demeurera là, amalgamée à la surface rugueuse de la planche vieillie par les intempéries.

Sa taille fait la hauteur et la largeur d’une carte d’identité estampillée sur mon omoplate. Une carte qui, depuis ma naissance, a défini qui je suis : une femme stigmatisée, complexée, congénitalement cabossée. Cabossée d’un monogramme ou d’un logo en relief de l’épaisseur d’un majeur et, traçant un « S » majuscule comme « Sinistre », « Sadique », ou « Servile ».

Elle n’est ni vide, ni remplie. Elle ne fait qu’un avec mon muscle trapèze gauche comme si mes cellules avaient décidé de se mettre à l’art plastique au moment de s’assembler pour former mon épaule. Impossible donc d’opérer sans que cela endommage gravement le muscle.

35 ans aujourd’hui et le diable ne m’a toujours pas réclamée. M’aurait-il oublié ? Prostrée pour la énième fois devant le miroir de la salle de bain, je l’ausculte, je la tâte, je la pince, et je la gratte avant d’enfiler ma blouse à rayures bleue pour me rendre au bureau. Le relief de la marque forme une bosse difforme qui soulève le tissu du chemisier formant ainsi des plis disgracieux sur mon épaule gauche. Je tente vainement de la camoufler sous ma queue de cheval que je porte systématiquement à la nuque, et que je serre stratégiquement du côté gauche afin que mes cheveux bouclés mi-longs dissimulent le Quasimodo féminin que je suis. L’exercice psychologique auquel je me prêtais quotidiennement devant le miroir de la salle de bain tirant à sa fin, je suis presque prête à affronter la journée.

***

La serrure de la marque rouge

Tous les matins, après la torture mentale auto-infligée et avant d’arriver au bureau, je passe à la boulangerie située au rez-de-chaussée de l’immeuble où je réside. Les propriétaires, Armand et Amandine, me connaissent depuis toute petite puisque je venais déjà avec mon père pour acheter des croissants aux amandes et des chocolatines lorsque nous demeurions à quelques pâtés de maisons de l’édifice où je réside présentement. Après la mort de papa, maman a voulu vendre l’appartement et vu mon jeune âge, je n’avais pas pu m’y opposer. Mais, dès que j’en ai eu l’opportunité, je suis revenue habiter dans le quartier de mon enfance, là où je me sens réellement en sécurité.

Armand et Amandine sont un couple d’inséparables, deux oiseaux amoureux, jamais très loin l’un de l’autre. Ils passent leur temps à se tirailler et à s’opposer l’un à l’autre, et ce, « pour mieux se réconcilier » m’a un jour confié Armand en m’adressant un clin d’œil. J’affectionne particulièrement ces tourtereaux. Ils sont pour moi comme des anges gardiens, ils étaient toujours prêts à repousser les gamins qui me prenaient comme souffre-douleur et à m’ouvrir la porte de la pièce arrière de la boutique afin que je puisse m’y réfugier. Je les appelais amicalement Tata Dine et Tonton Mo.

Comme à mes habitudes, je me précipite dans les escaliers de service vers le rez-de-chaussée pour aboutir directement dans la cuisine de la boulangerie. Avant même de pénétrer dans la cuisine, je constate qu’il y a quelque chose qui cloche… il y a une odeur de fumée qui provient de la cuisine… j’ouvre la porte, mais je n’y vois rien. Il y a un épais écran de fumée qui obstrue ma vue toutefois, j’aperçois à quelques mètres la silhouette d’un homme inanimé affaissé au sol. C’est Armand. Je contacte les secours et tente de tirer Armand vers moi, dans la cage d’escalier. Je ne parviens pas à voir Amandine au travers de l’immense fumée. Je prends les signes vitaux d’Armand tout en priant qu’Amandine ait pu échapper au pire. Dix minutes se sont écoulées entre mon appel et l’arrivée des secours, mais cela m’a paru une éternité.

Maintenant que les secouristes sont sur les lieux, tout va très vite. Les pompiers évacuent l’immeuble et réussissent à extraire Amandine de l’incendie. J’ai été informée qu’il semblerait que le gaz d’un des ronds de poêle de la cuisinière soit demeuré allumé une partie de la nuit et que ça aurait pu déclencher l’incendie. Toutes ces informations se bousculent dans ma tête. Ce n’est pas clair du tout…

Rapidement, on transporte Dine et Mo aux urgences à bord des ambulances. J’accompagne Amandine qui se trouve dans un état critique. À bord du véhicule d’urgence, j’envoie un texto à mon gestionnaire pour l’avertir que je me rends à l’hôpital avec des membres de la famille et que je tenterai de rentrer au bureau au plus tôt. Je dois aussi laisser un message à maman afin qu’elle nous rejoigne au plus vite. Elle saura quoi faire… Elle sait toujours quoi faire.

Arrivée à l’unité des soins intensifs, les nouvelles ne sont pas très bonnes. Amandine et Armand avaient inhalé énormément de fumée et de monoxyde de carbone ce qui avait endommagé les tissus cardiaques. Pour le moment, ils étaient tous deux inconscients.

À l’annonce de cette nouvelle, l’émotion me prend à la gorge. Seule, assise au bout d’un banc double au milieu de la salle d’attente des soins intensifs, je me noie de l’intérieur. Je me préparais à m’enfuir pour aller sangloter aux toilettes publiques lorsque j’ai ressenti une main se déposer sur mon épaule maléfique. Je m’attendais à ce que la personne enlève brusquement sa main avec dédain, comme le faisait la majorité des gens, mais au lieu de cela, elle la maintient fermement posée à l’emplacement de la marque rouge. Un grand frisson s’empare de mon corps tout entier alors que je me rends compte que cette main épouse parfaitement la marque de mon épaule. Comme une serrure dans laquelle on aurait inséré une clé.

Stupéfaite, je prends délicatement la main droite qui était déposée sur mon omoplate entre les mains en tournant mon visage vers la gauche et voici, il y a, au creux de sa paume, l’exacte empreinte de ma marque profondément incrustée dans sa chair. Comme pour l’accueillir, je dépose ma tête sur sa main en sanglotant. Puis, au bout de mes larmes, je lève ma tête, je libère la paume et je pivote afin de plonger mon regard dans les yeux de cette personne singulière qui venait de toucher ma vie, mais elle n’était déjà plus là.

Que venait-il de se passer ?

Je regarde dans tous les sens, mais il n’y a plus personne autour de moi. Seuls quelques infirmiers qui déambulent dans les couloirs. Quelqu’un s’approche rapidement de moi. Je me retourne.

– Ma chérie, comment vas-tu ? Tout va bien. Maman est là !

Elle me prend dans ses bras puis elle m’embrasse sur chacune de mes joues en tenant mon visage entre ses mains.

– L’as-tu vu Maman ? Cette personne, un homme… ou… une femme… Elle était là, il y a quelques secondes ? Avec la marque dans la main, Maman. La même que la mienne !

– Ma chérie, allons… Prends ton temps. Je ne comprends rien. Quelle personne ? Les urgences sont bondées… Comment vont Dine et Mo ? As-tu des nouvelles ? me répond-t-elle.

– Dine et Mo… ? répondis-je en essayant de reprendre mes esprits. Ils sont toujours inconscients… Je n’ai pas d’autres nouvelles… c’est le cœur, Maman, ils m’ont dit que leurs cœurs…

Je ne retiens plus mes larmes. C’est comme un mélange de confusion, de tristesse, de soulagement, de trop-plein… Oui, c’est ça ! Trop d’un seul coup ! Ce n’est plus une noyade, mais bien une implosion dans ma tête et au centre de ma poitrine. Je sens que je fais un malaise… Le sol se ramollit sous mes pieds. La pièce tourne autour de moi, plus rien ne tient plus en place…

– Ma Chérie ?! Delphine ! Vite ! Appelez un médecin. C’est ma fille ! Elle fait un malaise. Au secours !!!

***

Dénie, folie, syndrome de Stockholm ou membre fantôme?

Mes yeux sont éblouis par la lumière des néons accrochés au plafond de la pièce séparée par de grands rideaux robustes verts. Je suis couchée sur un lit d’hôpital. Les yeux fermés, ma mère est assise à mon chevet et à la gauche du lit.

– Maman, tu dors ?

– Mon amour ! Comme j’ai eu peur !

Elle s’approche plus près de moi.

– Comment te sens-tu ? As-tu soif ? Veux-tu à manger ?

– Qu’est-ce que je fais ici ?

– Tu t’es évanouie aux urgences de l’hôpital. Le meilleur endroit pour souffrir d’un malaise. Bien joué !

Maman toute crachée! Toujours à mettre en lumière le bon côté des choses…

– Les médecins ont dit que tu avais eu une crise d’hypoglycémie. Ça, couplé au choc de l’incendie et bien… la machine a lâché. Bonne nouvelle ! Dine et Mo sont sortis du coma. Leur état est stable, mais ils sont encore sous surveillance. J’ai appelé à ton travail pour leur dire que tu ne rentrerais pas aujourd’hui et probablement pas demain non plus…

– Maman… lui dis-je d’un ton désespéré.

– Qu’est-ce qu’on dit ? Merci, Maman, d’avoir négocié avec mon patron pour des journées de congé payé supplémentaires.

– Merci Maman…

Je me rappelle maintenant les évènements qui ont précédé mon malaise. La main à la marque rouge. Était-ce un homme ou une femme ? Blanc ou Noir ? Jeune ou vieux ? Je ne possède aucun indice pour la retracer. Mais je dois en parler.

– Maman, tu sais lorsque tu es arrivée aux soins intensifs plus tôt, j’ai rencontré quelqu’un qui avait la même marque que j’ai à l’épaule. Elle était imprimée au creux de sa main droite.

– Mais de quelle marque parles-tu Delphine ? T’es-tu blessée récemment ? me demande-t-elle avec stupéfaction.

– Tu plaisantes Maman ! lui répondit-je tout aussi surprise. La marque de naissance ignoble sur mon épaule gauche.

Elle me regarde en sourcillant.

Le baiser du diable Maman !

– Le baiser du diable ! Mais qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce que ces bêtises encore ?

Elle se fout de ma… Non… elle est on ne peut plus sérieuse. Serait-elle devenue démente à mon insu ?

– Cette marque-là, Maman !

Je tire le col de ma jaquette d’hôpital vers la gauche afin de lui montrer le sceau qui orne mon épaule depuis 35 ans. Elle ne dit rien.

– C’est de cette marque odieuse dont je te parle. Ne l’as-tu pas assez vue pendant ma petite enfance ? Ce que je tente de t’expliquer Maman, c’est que je ne suis pas seule. Il y a quelqu’un d’autre qui porte la même marque.

– Mon bébé, es-tu certaine que tu ne veuilles rien manger ? Laisse-moi vérifier ta température…

Elle me tapote le front et le cou.

– Mais arrête ! lui dis-je en lui repoussant la main, je vais bien ! Pourquoi ignores-tu ce que je te dis ? C’est quoi le problème ?

Une infirmière entre dans l’espace délimité par les rideaux où était placé mon lit en les tirant derrière elle pour plus d’intimité.

– Ah ! On reprend vie ! s’exclame l’infirmière en me voyant. Avez-vous bu depuis votre réveil ?

– Non, je n’ai rien pris.

– Ah ! Il faut s’hydrater mademoiselle.

– Madame, lui rétorquai-je d’une voix austère.

– Oui… me répond-t-elle comme si je l’interpellais.

– Je préfère que vous m’appeliez madame Magloire. J’ai 35 ans aujourd’hui et…

– Ah ! Joyeux anniversaire Delphine !

Peine perdue! De toute évidence, cette femme ne comprend rien aux convenances. Ma mère s’approche de l’infirmière pour lui parler. Elle chuchote, mais je l’entends très clairement.

– Elle délire. Je pense qu’on lui a donné trop de soluté…

– Pourquoi ? Ce n’est pas son anniversaire aujourd’hui ? Laissez-moi vérifier dans son dossier, répond-t-elle en examinant ses papiers.

– Oui, oui ! C’est bien aujourd’hui, lui dit ma mère, mais elle me parle d’une cicatrice qu’elle aurait sur l’épaule depuis sa naissance… Mais elle n’a rien.

– Ce n’est pas une cicatrice Maman, c’est une marque. Une marque rouge en forme de S.

L’infirmière s’approche de mon chevet, Maman recule pour lui donner de l’espace.

– Vous me permettez d’y jeter un œil.

Je fais signe que oui.

– Ah ! Vous confondez avec l’étiquette de la jaquette. Je ne vois rien sur votre épaule. Tous vos signes vitaux sont corrects. Le médecin viendra vous voir pour vous donner congé. En attendant, buvez de l’eau. On devrait aussi vous envoyer un plateau de nourriture. Mangez, ça vous fera le plus grand bien.

– L’étiquette de la jaquette ?! que je lui réponds rebutée par sa réponse réductrice. Vous me faites marcher là !

– Bonne fin de journée Madame Delphine ! Bonne fête !

L’infirmière ouvre les rideaux et quitte mon espace. Je palpe mon épaule. La marque est toujours là. Je la sens. Elle se trouve bien là!

– Maman, prête-moi un miroir.

– Où veux-tu que je trouve un miroir dans un hôpital. Calme-toi chérie. Ça va aller…

Elle me caresse le visage.

– Mais arrê-te ! Je ne suis plus un bébé. Regarde au fond de ta sacoche ou dans la pochette avant de ma valise.

– Ta valise ? Tu n’avais pas de valise lorsque je suis arrivée…

Merde ! J’avais dû la laisser dans la cuisine de la boulangerie. Mon cellulaire et mon portefeuille sont toujours dans les poches arrière de mes pantalons, hormis quelques babioles, dont un miroir, ma valise est généralement vide.

– Alors, prends une photo de mon épaule avec mon cellulaire. Regarde dans mes pantalons.

– Tu ne te plaindras pas du cadrage j’espère, me répond-t-elle en tournant mon portable dans tous les sens.

– Donne, je vais paramétrer la caméra pour toi.

Je lui remets le téléphone avec les bons réglages puis elle prend plusieurs clichés de mon épaule gauche et me remet l’appareil.

C’est impossible. Je touche mon épaule, je sens le relief de la marque rouge sous mes doigts. Je regarde, je scrute, j’agrandis chacune des images, mais il n’y a rien. Aucune rougeur, aucune cicatrice, aucune bosse. Pas de marque. Je n’y comprends rien. Pourtant, mes doigts distinguent chacun des plis et chacune des crevasses de la marque. Serait-elle devenue invisible ? Je prends la main de ma mère et la pause sur mon épaule.

– Sens-tu quelque chose juste ici.

– Rien. Enfin si… la douceur de ta peau de bébé ma chérie…

Elle ne sentait rien. Au même moment, un préposé apporte un plateau de nourriture.

– Bonjour madame. Sandwich au jambon, macédoine de petits pois et de carottes, soupe minestrone, jus de pomme et pour dessert vous avez le choix entre la salade de fruits ou le Jello.

– Mettez votre main ici, lui dis-je sèchement.

– Pardon ?! Me répond-t-il avec les yeux tout écartillés et la bouche grande ouverte.

Je place la main du préposé sur la marque.

– Sentez-vous quelque chose ?

– Madame, je… mais… Je suis marié ! me dit-il embarrassé.

– Voyez-vous quelque chose juste ici ?

La docteure entre dans l’espace. Le préposé en sort en s’empêtrant dans les roues du lit. Ma mère semble soulagée. Le médecin s’adresse à moi bêtement :

– Madame Delphine Magloire… Date de naissance svp ?

– C’est aujourd’hui.

– L’année ?

– Il y a 35 ans !

– D’accord.

– Excusez-la Dre, lui réplique ma mère gênée, elle est d’une humeur massacrante depuis son réveil. Et elle hallucine… lui dit-elle en chuchotant .

– Vos résultats sanguins sont bons. Votre glycémie est remontée. Mangez, buvez et hydratez-vous. Prenez rendez-vous avec votre médecin de famille pour un suivi dans deux à trois semaines, me dit la docteure en se tournant vers l’ouverture des rideaux.

– Mon médecin de famille ? que je lui rétorque agacée. Qui a encore un médecin de famille au Québec ?

– On vous donnera rendez-vous avec moi dans quelques semaines. Avez-vous des questions ? me demande-t-elle en se dirigeant vers la sortie.

– Voyez-vous quelque chose sur mon épaule ? que je lui demande en lui montrant mon épaule dénudée.

Visiblement ennuyée de devoir encore m’assister, elle s’approche de moi, sors son cellulaire puis projette de la lumière dans mes yeux.

– Les pupilles sont réactives et il n’y avait pas de drogue dans les tests sanguins. Vous prendrez rendez-vous avec Dr Singh dans les prochains jours. C’est un excellent psychiatre.

– Quoi ?! que j’exclame en la regardant.

À ce moment, je ne sais plus si je suis plus choquée par la froideur de la docteure ou par son manque de perspicacité. De son côté, ma mère est ravie.

– J’y veillerai personnellement docteure. Merci ! réplique Maman aux recommandations du médecin qui était déjà partie.

***

L’irréel réalité de la marque rouge

Une semaine s’est écoulée depuis mon anniversaire, l’incendie, l’hospitalisation d’Amandine et d’Armand et ma rencontre avec « la serrure de ma marque rouge ». Dine et Mo sont encore à l’hôpital, mais ils vont beaucoup mieux. Le ciel aidant, ils devraient bientôt être revenus à la maison. Je vais les voir régulièrement et je m’occupe aussi parallèlement de la paperasserie pour les travaux et les assurances de la boulangerie. De son côté, Maman prend de mes nouvelles tous les jours et s’assure que je me rends bien à tous mes rendez-vous. Grâce à cette dramaturge qui m’a été donnée pour mère, j’ai obtenu une semaine de convalescence payée par mon employeur. Une semaine que j’ai majoritairement passée, je l’avouerai, devant la glace de la salle de bain, à essayer de comprendre le mystère de la marque sur mon épaule.

Plus personne ne la voit. Uniquement moi. Je la vois dans les miroirs ou en tournant ma tête au-dessus de mon épaule. Elle continue à produire de faux plis sur mes chemisiers. Elle est perceptible sous mes doigts. Mais, plus personne ne la voit. On ne voit ni bosse ni plis. Je suis même passée au bureau pour tester la réaction de mes collègues, mais à part quelques boutades concernant « le stratagème » que j’ai mis sur pied pour ne pas travailler tout en étant rémunérée, je n’ai reçu aucun commentaire ni insulte habituels concernant la marque rouge. Pas même un « la Supernase est de retour ». Cependant, j’ai bien entendu un collègue m’appeler « Delphine la Coquine ». Coquine ?! Moi ? On est loin du suppôt de Satan là ! C’est donc que je suis vraiment devenue folle puisque je suis la seule à avoir le souvenir d’une marque hideuse sur mon épaule.

Je devrais me réjouir de cette « pseudo-disparition », mais la marque est toujours là. En fait, elle est plus présente que jamais. Maintenant qu’elle n’existe plus pour les autres, c’est comme si elle existait d’autant plus dans mon âme. Elle me hante et elle m’habite. Qu’on ne la voit pas ou qu’on la méprise, son emprise sur ma psyché est maintenant décuplée. Or, si la marque rouge subsiste dans mon esprit, qui pourra l’en effacer ?


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